in , ,

Villes fantômes pour voitures autonomes

Toutes les nouvelles technologies, surtout celles potentiellement dangereuses, doivent être testées en conditions réelles.  Le fournisseur en télécommunications et équipements de défense Pegasus, va consacrer un milliard de dollars dans la construction d’un centre géant de test, de contrôle et d’évaluation  pour l’innovation. En d’autres termes : une ville, au Nouveau Mexique.

Ville fantôme pour voitures autonomes
MCity

Cette ville, dont les capacités d’accueil s’élèveraient à 35 000 habitants, n’accueillera évidemment personne. De quoi s’insurger : des dizaines de villes, déjà bien réelles, sont désertées par le chômage ou d’autres conditions de vie impossible pour les habitants (gangs, drogues…) et qu’un nombre effroyable de personnes est sans logement. Un milliard de dollars pour une ville fantôme ultra moderne, de quoi faire grincer les dents.

Une ville fantôme pour tests grandeurs natures

Cette ville sera fantôme, pour le bien de la population : les prototypes pourront être testés loin des badauds et de leurs allées et venues quotidiennes dans les rues, en toute quiétude, et les entreprises pourront tester leurs créations futuristes dangereuses sans se soucier de blesser les passants innocents, tout en étant dans un environnement urbain. Une aubaine pour les transports connectés notamment. On va pouvoir à présent imaginer un test géant de flotte de camion sans conducteur, pilotés par réseaux sans fil.

On imagine mal, c’est vrai, effectuer ce type d’essais au milieu d’une autoroute réelle, les conséquences pourraient être lourdes et fatales. On pourra aussi tester les livraisons par drones (Amazon…), sur le pas de porte des maisons, dans les jardins, au bon étage du bon immeuble…

Cette ville fantôme va permettre d’étudier les différents modes de circulation connectée : aérienne et routière par exemple. On pourra déterminer les meilleures façons d’intervenir en cas d’interférences entre plusieurs dispositifs, en cas de collision ou d’accident. Si le futur n’a plus de pilote, alors il semble en effet nécessaire de tout mettre en place dès à présent pour éviter les problèmes majeurs.

m_251717276_0
Jacques Tati, décors pour PlayTime

 

Un article du Conde Nast Traveler évoque des infrastructures des années 60, des grandes surfaces sorties des années 80 afin que les tests se heurtent fidèlement à la réalité à laquelle ils sont destinés, mais… une ville sans habitants, sans enfants qui traversent la route, sans poussettes sur les trottoirs, sans chiens attachés devant les magasins, sans motards qui grillent les feux rouges ou doublent par la droite, sans voitures garées en double file devant un bureau de tabac ou une boulangerie, sans cyclistes, sans rollers, sans skate board : est-ce assez représentatif pour tester des prototypes qui seront peut-être nos voisins de feux rouges et de trottoirs dans les années à venir ?

La communauté scientifique grimace et émet quelques doutes. Steve Raynor, co-directeur du Programme d’Oxford pour l’avenir des villes, avertit :

“Entreprendre de tester de futurs systèmes socio-techniques complexes, sans que la population soit présente, c’est prendre le risque d’avoir des résultats erronés. La population sera confrontée un jour ou l’autre à ses dispositifs et devra interagir, s’habituer à vivre avec eux.”

En effet, de fausses personnes n’ont pas été pensées pour cette ville fantômeLe projet semble de toute façon avoir quelques difficultés à voir le jour.  Des problèmes liés à l’acquisition de terrains notamment, ont forcé le retardement du développement du projet, prévu initialement pour l’été 2012…

Pourquoi une ville si grande et si chère ?

Ce ne sera pas la première ville fantôme, et pas non plus la plus onéreuse… Naypyidaw , en Birmane, construite durant la dictature pour accueillir hommes d’affaires, milliardaires et politiques, a coûté 4 milliards de dollars, pour une ville témoin inhabitée 6 fois plus grande que New York.

Ann Arbor, dans le Michigan, abrite déjà une ville fantôme, MCity. On y  teste les voitures connectées, sur 13 hectares seulement. On y étudie les algorithmes, on expérimente les appareils avec des conditions climatiques variées, on simule aussi la présence humaine.

Pourquoi planifier une construction aussi démesurée, pour un milliard de dollars ? Une affaire de concurrence : le marché est tel que tout le monde veut être le premier, le leader… et les pontes de l’automobile connectée n’hésiteront pas à débourser des millions de dollars pour être les premiers à faire leurs essais dans des conditions urbaines quasi réelles, les premiers à commercialiser leurs appareils, les pionniers sur un marché lucratif nouveau.  

playtime11
Jacques Tati

Œuvrer pour ces technologies d’avant-gardes, d’innovations, aussi incroyables et géniales soient-elles, c’est aussi prendre le risque d’élargir le fossé des inégalités : la démesure technologique, la profusion de gadgets connectés, la construction de villes fantômes pour des milliards, dans un climat politique et économique mondial chaotique. Il va falloir réfléchir en amont et d’un point de vue éthique à l‘accueil du futur. L’Homme ne fait-il pas un pari dangereux, dont il ne mesure pas encore toutes les conséquences, en se prouvant qu’il est capable de merveilles technologiques, à ses propres dépends ?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.