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Géopolitique de l’IoT : quelle cyber-stratégie pour gagner la guerre mondiale des données ?

Voici en quelques mots la question soulevée par la Chaire IoT (Internet of Things) de ESCP Europe lors de sa quatrième rencontre du 29 novembre dernier.

Autour de la table, une variété d’experts : chercheurs en géopolitique, promoteurs du Tech for good, responsables de la stratégie de grands groupes… Une occasion unique de croiser des regards très différents sur la question des technologies de l’IoT et de la transformation du monde d’un point de vue économique, géographique et stratégique.

Snowden ou la prise de conscience des enjeux géopolitiques autour du numérique

Dans son introduction, Sandrine Macé, Directrice scientifique de la Chaire IoT ESCP Europe, rappelle que le changement de perception d’Internet a eu lieu entre 2012 et 2013, lorsqu’Edward Snowden révèle l’existence de PRISM, un programme de surveillance globale des gouvernements par la NSA. “Dans les années qui suivent, le concept de souveraineté numérique prend alors toute son importance”, raconte-t-elle. Les informations numériques et leurs traitements prennent l’allure d’enjeux géopolitiques pour les gouvernements et stratégiques pour les entreprises.

Charles Thibout, chercheur à l’IRIS en géopolitique, définit l’IoT comme “un pont, une interface entre le monde cyber et le monde réel. Il permet de collecter, de stocker et de traiter des données dans le monde réel à destination du monde virtuel”. Le cyberespace abolit les frontières nationales et l’IoT abolit les frontières entre monde physique et monde virtuel”, affirme-t-il.

Dans ce contexte, l’IoT joue un rôle très important, car outre la collecte de données qu’il permet massivement, il est aussi un facteur de compétitivité puisqu’il facilite la création d’emploi et la maîtrise de la circulation des données.

L’IoT : une extension physique du cyberespace et un outil de surveillance

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Parce qu’il modifie profondément les rapports de pouvoirs, le cyberespace est un instrument majeur de domination et de renforcement de la puissance, mais aussi de dissémination de cette puissance. Gouvernements, entreprises, collectifs de hackers sont autant de parties prenantes qui cherchent à maîtriser les données pour influencer les décisions politiques et l’opinion publique. Et pour ce faire, le Big Data, l’IoT et l’IA (intelligence artificielle) sont les armes idéales.

En effet, celui qui possède les données peut développer plus facilement des algorithmes de deep learning. Il peut apporter de meilleurs services, mais également faciliter la surveillance des populations. Par exemple, la Chine a mis en place un système de notes des citoyens: le score social, qui va par exemple fixer leur droit d’obtention d’un crédit immobilier, l’accès aux soins, etc. Dans le même pays, les entreprises étrangères sont obligées d’héberger leurs données sur le territoire.

Aux États-Unis, le transfert des données “à la communauté du renseignement américain” est acté par le biais du programme PRISM. “Le Cloud Act appliqué depuis mars 2018 permet aux autorités américaines de contraindre les firmes à transmettre les données qu’elles gèrent via leurs services Cloud et donc dans leurs centres de données”, affirme Charles Thibout. Selon le chercheur à l’IRIS, le gouvernement des Etats-Unis incite les GAFAM à leur transmettre leurs technologies IoT et IA. Il s’agit de nourrir en données les agences de renseignement et le Pentagone.

Ces technologies facilitent également le développement d’armement autonome, de drones intelligents capables de faire feu sur une cible qu’ils auront sélectionnée après la réception d’un ordre du commandement. Par exemple, le projet Maven révélé par des salariés de Google en février 2018 vise entre autres à combiner un drone avec de la reconnaissance faciale afin de repérer des individus sur un terrain de guerre.

Les données, l’IoT, les technologies et en particulier l’intelligence artificielle, sont de formidables outils. Mais comme technologies, elles ne sont ni bonnes ni mauvaises en soi. C’est de leur conception, de leur utilisation et sans doute de leur régulation que dépendra leur qualité finale. Cela, il faudra le juger”, conclut le chercheur.

La géopolitique de l’IoT au cœur de tensions économiques

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Les technologies exploitées par les États-Unis et la Chine sont le moteur de tensions économiques. “En 2018, l’Empire du Milieu prévoit d’investir 209 milliards de dollars dans l’IoT, devant la première puissance mondiale quel pays ? 194 milliards de dollars, devant la Japon, 68 milliards, et devant la Corée du Sud, 29 milliards”, déclare Charles Thibout.

Pauline Fiquemont, chargée de mission à l’économie numérique au Medef, nous livre un regard entrepreneurial sur les questions de géopolitique de l’IoT en restituant les conclusions d’une étude visant à réaliser un benchmark des écosystèmes numériques dans le monde. Entre mai 2016 et juin 2017, le Medef a visité 21 pays et a réalisé 700 entretiens auprès d’entreprises privées et publiques.

Cela lui a permis d’identifier quatre catégories d’écosystèmes : les écosystèmes leaders (ex : États-Unis, Estonie, Israël, Singapour), qui ont une expertise technologique et une vision de long terme ; les écosystèmes matures (ex : France, Royaume-Uni, Chine, Japon), qui sont portés par l’entrepreneuriat, mais qui manquent de vision à long terme ; les écosystèmes en développement (ex : Jordanie, Maroc, Lituanie), très dynamiques, mais qui manquent de financement et d’entrepreneurs ; les écosystèmes émergents (ex : Kenya, Colombie, Argentine), qui sont en phase de structuration dans des logiques disruptives, mais qui peuvent être ralentis par l’instabilité politique.

Des enjeux importants pour la France

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A l’aide de ces informations, le Medef s’est penché sur l’avenir de l’écosystème français à l’horizon 2025. Elle estime qu’il doit offrir une réelle alternative face aux puissances technologiques actuelles, à l’aide d’une vision différenciante à long terme. Pour ce faire, la France pourrait créer un écosystème de production attractif et compétitif, engager la transformation numérique de 100 000 PME traditionnelles en s’appuyant sur l’écosystème industriel régional, rendre la France attractive et favorable aux affaires et créer une alliance internationale avec une dizaine de pays autour d’une vision partagée.

Pour Pauline Fiquemont, l’enjeu est de « contrer » les deux grandes visions émanant de la Chine et des États-Unis, et de développer les forces de l’écosystème français afin d’atteindre de nouveaux marchés.

Rémi Lorrain, Global LoRaWAN Networks Director chez Semtech, voit le développement technologique de l’IoT comme un reflet des enjeux géopolitiques actuels. Tout simplement parce que les objets connectés interviennent sur les sujets de sécurité, de bâtiment connecté, de santé, de supply chain ou encore d’environnement qui sont au cœur des préoccupations des états.

Par exemple, comment éteindre les arrivées de gaz rapidement avant explosion ? Les cas d’usages varient selon les pays. Au Japon, le gouvernement s’intéresse tout particulièrement à l’utilisation de la technologie dans le cadre de la détection de tremblements de terre. En forte croissance démographique, le Nigéria s’appuie sur la Low tech pour rapidement connecter les villes. En Amérique du Sud, notamment au Brésil, les problématiques de sécurité préoccupent les habitants et les collectivités. Semtech a par exemple vendu 500 000 traceurs  LoRa pour véhicules volés dans le pays en trois mois.

Pour que l’IoT puisse relever ces défis, l’information doit être partagée et les technologies doivent être interopérables. Dès lors, se pose le défi du partage des technologies. “L’enjeu, c’est la disponibilité des bandes de fréquences et la transmission de données”. Le choix des technologies LPWAN influe sur l’aspect géopolitique. Aidé par Huawei, le gouvernement chinois pousse davantage le Narrow Band-IoT, mais c’est ce pays qui conduit le mouvement LoRa. “La moitié des 80 millions d’objets Lora déployés d’ici la fin de l’année le seront en Chine”, indique Rémi Lorrain. Des acteurs comme Tencent ou Alibaba sont des partenaires de Semtech qui développent des solutions Smart City basées sur LoRa.

Business for Good : l’IoT au service du bien commun ?

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De son côté, Thomas Chalumeau, responsable Orange MEA, partage sa vision stratégique sur l’Afrique et le Moyen-Orient. Il met en avant l’importance d’avoir des rapports équilibrés avec l’ensemble des parties prenantes dont les gouvernements, d’assurer un transfert de compétences aux équipes locales et de participer à des projets visant à soutenir les territoires dans leur développement.

Pour ce faire, il s’agit moins de porter des technologies innovantes que de se baser sur les infrastructures existantes. Orange veut ainsi proposer des MOOC pour les lycéens et étudiants, une plateforme de e-santé mobile, des outils d’aide à la gestion de l’eau, etc. Thomas Chalumeau en a profité pour présenter la vision globale du groupe qui pousse davantage l’IoT, notamment Smart City auprès des pays riches du Moyen-Orient, pour le moment. Les projets Tech For Good, comme la gestion connectée de l’eau, vont lui permettre de s’adresser à des pays en voie de développement.

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Joanna Gordon, fondatrice de JG Consulting, est revenue sur les débats autour de l’IoT lors du Forum économique mondial de Davos. Durant les trois jours de cette 48ème édition, les entreprises et les dirigeants du monde entier se sont penchés sur l’IoT Industriel et les changements de modèles économiques. Mais la difficulté de mise en place freine l’adoption : seulement 26 % des entreprises réussissent à mener à bien leurs projets IoT.

Pour Joanna Gordon, la difficulté principale réside dans le changement culturel. La technologie est moins le problème que les humains. “Il y a un besoin de collaboration technologique, d’interopérabilité, mais il faut également augmenter les partenariats stratégiques”, déclare-t-elle. Ce que les ingénieurs arrivent à faire avec les nouvelles technologies, notamment les faire communiquer entre elles, s’avère beaucoup plus compliqué à l’échelle de l’humanité.

C’est pourtant par la valorisation de l’open source et le partage des données, que les entreprises les plus dynamiques du secteur se distinguent. Il s’agit également du terreau idéal pour la croissance du business for good. Par exemple, des entreprises comme Google, Microsoft, Bosch ou encore Orange s’engagent dans des projets humanitaires et d’aide aux personnes handicapées. “Cela change leur vision des affaires de ces grandes entreprises”, affirme la consultante. Les dirigeants sont de plus en plus conscients de l’impact de l’activité de leurs sociétés. Ils sont poussés par leurs employés, principalement des millenials qui veulent participer aux projets qui profitent au plus grand nombre. La Smart City est un exemple particulièrement parlant,les projets de villes intelligentes représentant selon Joanna Gordon 33 % des projets IoT.

Trouver dans les nouvelles technologies un essor pour les nouvelles générations

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Dans un même temps, il faut renforcer les législations de protection des données personnelles. L’Europe est dès lors en avance depuis l’application du RGPD. Malgré leurs bonnes intentions, les remarques de Charles Thibout prévalent. Pour conclure, Sandrine Macé identifie les défis à relever pour que l’Europe trouve sa place dans l’échiquier mondial.

S’inscrire dans une vision différenciante, mais commune, favoriser la collaboration industrielle et universitaire, soutenir économiquement l’innovation, protéger les données tout en favorisant l’activité économique, faciliter l’adoption des technologies, retenir les talents : tels sont les défis de l’Europe.

La chaire IoT ESCP Europe entend sensibiliser ses élèves à ces problématiques. Dans ce but, la directrice scientifique a accompagné une trentaine d’étudiants à Wuxi, un berceau technologique chinois. Plus tard, quand ils prendront leurs fonctions au sein des entreprises, ils seront à même d’insuffler cette vision.

Retrouvez l’intégralité de la rencontre de la chaire IoT ESCP Europe en format audio depuis cette page.

Article proposé par ESCP Europe.

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