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La Smart City policière, un concept qui divise

La Smart city policière est un concept dénoncé par les associations de défense des libertés des citoyens. Entre volontés politiques, lobbying des grands groupes, risques de violation des données personnelles et problèmes technologiques, la question de la surveillance policière 2.0 divise les acteurs de la société. 

Les entreprises et les municipalités apprécient fortement le concept de ville intelligente. Il correspond à une modernisation des infrastructures des cités qui bénéficient ou bénéficieront alors d’éclairage intelligent, de système de suivi des intempéries, de monitoring du trafic routier, de ramassage intelligent de déchets ou encore d’une meilleure gestion de l’énergie. Toutes ces solutions émergent pour répondre à des problématiques bien connues des habitants des villes.

Les municipalités espèrent également s’équiper d’outils technologiques visant à mieux contrôler la criminalité. Il s’agit principalement de faire appel à des entreprises qui analysent les images provenant de caméras de surveillance connectées. La computer vision permet en effet de faire le lien en temps réel entre une base de données contenant les photos de suspects et les images de vidéosurveillance. Cette technologie peut aussi aider à repérer des comportements suspects, la présence d’objets dangereux dans l’espace public ou les regroupements illégaux de personnes.

C’est ce que l’association de défense des droits et des libertés des citoyens la Quadrature du Net nomme la Smart City policière.

La Smart City policière conceptualisée par la Quadrature du Net

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Cette dénomination dénonce le renforcement de la surveillance par le biais des technologies du Big Data, de l’IoT et de l’Intelligence Artificielle. Cela commence par une augmentation des équipements dans l’espace public. Parce que les municipalités veulent davantage de contrôle des espaces publics, elles augmentent le nombre de caméras. La ville de Nice est celle en France qui a le plus grand nombre de caméras au kilomètre carré (27 au kilomètre carré, 2030 en tout). À Paris, il faut compter 30 000 équipements de vidéosurveillance dans les réseaux de transport auxquelles les forces de l’ordre peuvent avoir accès sur demande. Dans ce cas-là, les vidéos sont conservées 72 heures. Il faut y ajouter 1000 caméras présentes sur la voie publique, cette fois-ci directement gérées par la préfecture de police de la capitale. Dans ce cadre, les images sont conservées 24 heures avant d’être effacées.

Pour les citoyens et les associations, l’analyse des vidéos d’espaces publics par le biais de la computer vision correspond à une atteinte aux libertés individuelles.

Des initiatives du type Smart City policière voient le jour. Plusieurs villes américaines se dotent de système d’analyse prédictive des crimes, mais aussi de détection de coups de feu à partir de microphones connectés. Il s’agit dans le premier cas de dépêcher les forces de l’ordre sur place afin d’éviter le crime. Dans le second cas, la police réagit aux coups de feu repéré par le système.

La sécurité, fonction des ambition politiques et du lobbying ?

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De son côté, Christian Estrosi, maire de Nice, a fait appel une startup israélienne pour tester son application mobile Reporty. Cette dernière permet aux citoyens d’une ville de filmer une incivilité et d’envoyer directement la vidéo au centre de vidéosurveillance de la police municipale. Testée depuis le 15 janvier 2018, la CNIL avait demandé le 20 mars 2018 à la mairie de stopper l’expérimentation. Le problème ? “La fragilité de la base légale du dispositif en l’état du droit” est la raison évoquée par la CNIL pour y mettre fin. En effet, l’enregistrement de l’espace public et des personnes qui s’y trouvent est strictement réglementé. De même, le risque de collecte de données incontrôlée (une activation par mégarde, l’enregistrement de querelles de voisins) envoyé à un centre de supervision de la police, les risques encourus par les personnes qui filment, pose la question de “la proportionnalité du dispositif”.

Au-delà du danger “Big Brother” et d’ambitions sécuritaires de certains personnages politiques, la Quadrature du Net dénonce un lobbying puissant de la part des spécialistes de la cybersécurité. Des entreprises comme Atos, Gemalto, Thales ou Engie-Ineo gravitent autour des métropoles afin de tester leurs solutions de surveillance intelligentes. Selon l’association ce ne serait qu’un prétexte pour faciliter les financements “par l’État et les collectivités françaises, avec l’aide de l’Europe ou de la Banque publique d’investissement, leur recherche et développement, et de disposer de ‘ démonstrateurs’ grandeur nature pour alimenter leurs campagnes de marketing sécuritaire”. De ce fait, pour des questions de budget, toutes les villes ne pourraient pas bénéficier de ces outils avancées.

Si cette analyse peut paraître caricaturale, cela pose tout de même la question de la dépendance des municipalités aux nouvelles technologies. Ces sociétés capables de développer et d’intégrer des solutions pour la “ Smart City policière” doivent en effet garder la main sur la maintenance du système.

Cela amène à la question du contrôle des données personnelles. Une problématique bien loin d’être franco-française, mais qui prend d’autres tournures suivant les particularités des pays.

Smart City policière : des enjeux multiples suivant les pays

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En chine, le gouvernement entend avoir le contrôle sur les équipements de surveillance et des stockages des données. Il ne jure que par un Cloud souverain et oblige les entreprises étrangères à stocker les fichiers des citoyens chinois en Chine. Ici, on aborde davantage les technologies comme des moyens de contrôle de la population.

Aux États-Unis, les GAFAM sont devenus des spécialistes de la reconnaissance faciale, que ce soit pour déverrouiller un smartphone (Apple) ou surveiller des espaces publics (Amazon, Microsoft). À Orlando en Floride, le département de police a déclaré le 25 juin 2018 qu’il ne renouvellerait pas son programme pilote en association avec AWS. En effet, la police avait testé pendant six mois le système de reconnaissance faciale Rekognition basée dans le Cloud. Cinq caméras de l’hôtel de police et trois dispositifs installés en ville profitaient d’une analyse en temps réel des images.

L’arrêt de ce programme fait suite aux dénonciations de l’American Civil Liberties Union (ACLU), une association similaire à la Quadrature du Net. En mai dernier, elle révélait l’existence de plusieurs pilotes, dont celui d’Orlando et du comté de Washington, dans l’Oregon. Plusieurs associations ont ensuite demandé l’arrêt de ces programmes déclarant que cet outil pourrait être utilisé pour cibler des “communautés minoritaires vulnérables”.

Le 26 juillet 2018, l’ACLU a publié un rapport concernant ses propres tests de cette technologie. Elle a comparé une base de données de 25 000 criminels recherchés aux États-Unis avec les visages des 535 membres du Congrès. Résultat, Amazon Reckognition a reconnu 28 élus comme étant des criminels. Cela correspond à un taux d’erreur de 5 %. Sur 28 personnes identifiées, 40 % sont noires. UCLA précise que les Afro-Américains ne représentent que 20 % des élus du Congrès. Il s’agit cette fois-ci d’une problématique raciale, une question très sensible à Orlando et dans le reste des États-Unis.

Un porte-parole d’Amazon a tenu à défendre l’entreprise auprès du New York Times en précisant que la solution offerte aux forces de l’ordre est plus précise. Il a affirmé que des observateurs humains valident ou non les profils reconnus.

La Smart City policière renvoi encore à une imagerie proche de celle du film Minority Report. Les technologies ne semblent pas encore assez fiables, les modalités de leur installation manquent encore de transparence et les partenariats public-privé ne semblent pas équitables aux yeux des citoyens. Par ailleurs, ces technologies plus intrusives s’inscrivent en contradiction des lois appliquées en Europe, le GDPR, ou encore au Japon, un pays friand de ce type de solutions. De toute évidence, les outils qui n’impliquent pas l’exploitation des données personnelles auront davantage de chance d’être installés dans la Smart City policière. Que ce soit l’analyse des sons pour repérer les coups de feu ou l’éclairage intelligent pour faciliter l’avancée des forces de l’ordre dans un environnement urbain, les possibilités sont nombreuses.

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